Neuvième tableau

Même chose, de l’autre côté

 

 

Lorsque le rideau se relève, on voit la troupe de dos, saluant le public dont on aperçoit les ombres au fond.

C’est un vrai succès. La salle est en liesse. Frédérick, en faisant la caricature comique du mélodrame, a soulevé le public d’enthousiasme.

 

ANTOINE LE RÉGISSEUR (joyeux, relevant le rideau). Onze rappels !

 

Les acteurs saluent encore.

Le rideau se baisse et remonte.

 

ANTOINE LE RÉGISSEUR. Douze rappels !

 

Les acteurs se courbent. Descente de rideau.

 

FRÉDÉRICK (à Antoine, lui faisant signe de relever). Jamais douze sans treize.

 

Et effectivement, la salle applaudit encore la troupe.

Lorsque le rideau du théâtre des Folies-Dramatiques s’abat définitivement, les réactions sont partagées sur le plateau. Des comédiens comme Précieuse ou La Cressonnière, furieux de n’avoir pas pu tirer leur épingle du jeu, s’en vont immédiatement. En revanche, Frédérick, Firmin et Mlle George sont ravis.

Le jeune Dugy embrasse avec passion la main de Mlle George qui le laisse faire avec plaisir.

Harel et Cussonnet, en nage, débarquent sur le plateau.

 

HAREL. Bravo ! Bravo ! Quand je pense que personne ne voulait m’écouter lorsque je croyais au destin de cette pièce.

FRÉDÉRICK. Oui, si ce n’est qu’il a fallu transformer le mélodrame en farce pour le rendre jouable !

CUSSONNET (s’approchant, surexcité). C’est un triomphe ! Un triomphe !

FRÉDÉRICK. Souhaitons que ce triomphe se transforme en succès.

CUSSONNET. Bravo, mon cher Frédérick, mille fois bravo ! Vous vous êtes montré magistral !

FRÉDÉRICK (s’inclinant). Oh, un acteur n’est rien sans un bon texte.

CUSSONNET. Merci ! Merci ! J’ai particulièrement adoré vos silences.

FRÉDÉRICK. Vous pouvez : ils sont de moi.

 

Cussonnet ne relève pas et se tourne vers tout le monde.

 

CUSSONNET. Quelle grande révélation, ce soir ! Vous rendez-vous compte ? J’étais un comique et je ne le savais pas.

TOUS. Non ?

FRÉDÉRICK (grandiose). Eh oui, certains génies couvrent avec une telle insolence les vastes contrées de l’intelligence qu’une partie d’eux-mêmes, parfois, leur demeure inconnue.

CUSSONNET. C’est exactement ce que j’ai ressenti tout à l’heure.

FRÉDÉRICK (entre ses dents à Harel). Fais-le sortir ou je le tue.

CUSSONNET (à Mlle George). Mademoiselle George, chère merveilleuse actrice, pouvez-vous me faire l’aumône d’un baiser ?

MLLE GEORGE. Désolée, monsieur, j’ai déjà mes pauvres.

 

Elle sort, au bras de Dugy, laissant Cussonnet piteux.

 

HAREL (se précipitant vers Cussonnet). Cher grand auteur, si nous allions saluer nos poètes. Lamartine, Vigny, Dumas et Victor Hugo nous attendent au foyer.

CUSSONNET (en sortant). Oh, Victor Hugo, c’est très surfait…

 

Frédérick se retrouve presque seul sur le plateau. Soudain, il tire un élément du décor et y trouve Précieuse en train d’embrasser Parisot à pleine bouche.

Ils s’arrêtent, surpris, et découvrent Frédérick avec de grands yeux coupables.

Frédérick garde le silence un instant puis demande d’une voix froide.

 

FRÉDÉRICK. Tu essaies de lui enlever son accent ?

 

Précieuse va dire un mot pour protester mais Frédérick a un geste impérieux.

 

FRÉDÉRICK. Dehors !

 

Précieuse et Parisot quittent précipitamment la scène.

Épuisé, Frédérick se laisse tomber sur un vieux divan.

 

FRÉDÉRICK (pour lui-même, étonné). Et ça ne me fait même pas souffrir… Ça me gratte un peu, ça m’agace, ça tombe mal, mais j’éprouverais sans doute plus d’émotion à jouer un jaloux dans une pièce… Mon cœur ne bat fort qu’au théâtre. Où est le vrai, où est le faux ? la réalité est véridique mais l’illusion plus vraisemblable. La vie ne me semble intense que lorsque je la joue. Serais-je né de travers ?

 

Il se prend la tête dans les mains et, comme précédemment, ses souvenirs reviennent…

 

Frédérick enfant apparaît au fond de la scène, subissant la colère de sa mère qui repasse du linge.

 

LA MÈRE. Du théâtre, du théâtre ? Mais mon pauvre Frédérick, tu crois que tu as une tête à faire du théâtre ?

FRÉDÉRICK ENFANT. Le maître dit que je suis doué.

LA MÈRE. Il n’y connaît rien ! Moi, je sais ce que c’est, un comédien ! C’est Monsieur Talma, de la Comédie-Française, dont je repasse les lessives. Eh bien crois-moi, quand je vois son linge, rien que des chemises de batiste et des draps de métis, je sais très bien que ce n’est pas quelqu’un comme nous.

FRÉDÉRICK ENFANT (insistant). Je voudrais essayer de jouer.

LA MÈRE. Mon pauvre Frédérick, avec la tête que tu as !

FRÉDÉRICK ENFANT. Quoi ?

LA MÈRE. Mais regarde-toi : tu es laid, mon pauvre Frédérick, tu ne ressembles à rien.

FRÉDÉRICK ENFANT (désespéré). Ce n’est pas vrai.

LA MÈRE. Comment crois-tu que les gens vont t’aimer ? Souviens-toi de ton frère : lui était beau. Lui, il aurait pu faire l’acteur. Lui, oui. Mais toi !

FRÉDÉRICK ENFANT (en larmes). Maman, ce n’est tout de même pas ma faute si mon frère est mort.

LA MÈRE. Tais-toi. Il était un ange, tu ne vaux rien.

FRÉDÉRICK ENFANT (abasourdi par tant de dureté). Maman…

LA MÈRE (le repoussant). Et puis lâche-moi, ne sois pas toujours dans mes jambes. (Marmonnant.)… comme ton père… tu ne sais pas te faire aimer… ah non, te faire aimer, ça tu ne sais pas…

 

Bérénice entre au fond de la scène.

 

La vision de la mère et l’enfant disparaît.

 

Bérénice traverse silencieusement le plateau, s’approche de Frédérick et vient lui susurrer doucement à l’oreille.

 

BÉRÉNICE. Monsieur Lemaître, je suis tombée amoureuse de vous le jour de mes quinze ans. Ce fut tellement fort que je n’ai même pas pu poser un mot dessus. Je retournais simplement tous les jours au théâtre. À travers vos rôles, je vous ai connu faible, démuni, triomphant, cynique, carnassier, enfantin, chevaleresque, fou… je vous ai vu offrir votre âme, votre corps, votre force sans compter. Chaque soir le public avait droit à tout de vous. Et chaque soir, je songeais : maintenant qu’il a tout donné, qui va lui donner à son tour ? Y a-t-il un sourire et des mains qui l’attendent ? Ou bien, quand le rideau se baisse, ne lui reste-t-il que la solitude ? la guerre ?

 

Frédérick la regarde, bouleversé.

 

BÉRÉNICE. L’autre jour, on a voulu me marier. On me proposait un fiancé aussi complet qu’un couteau suisse. C’est seulement en répondant « non » que je me suis rendu compte que je vous aimais. Voilà, j’avais posé le mot.

 

Frédérick lui prend tendrement la main. Elle se laisse faire mais semble prête à défaillir.

 

BÉRÉNICE (tremblante). Qu’ai-je pour me faire aimer ? Qu’ai-je de plus qu’une autre ? J’ai le souci de vous. Je ne serai pas une amante, je serai un ami, un frère, un père, un époux. Je serai un homme. Je suis là pour vous apaiser, vous rassurer.

 

Ils ont envie de s’embrasser, leurs lèvres se touchent presque. Frédérick lutte faiblement contre cette inclination.

 

FRÉDÉRICK. Il ne faut pas m’aimer, mon petit. Tu ne sauras jamais à qui tu parles. Je ne peux pas répondre de tous les Frédérick Lemaître que tu vas rencontrer.

BÉRÉNICE. Alors je vous tromperai avec tous les Frédérick Lemaître que vous me présenterez.

FRÉDÉRICK. Je n’ai pas de consistance, je ne suis même pas certain d’exister. Je suis sans doute devenu comédien parce que je me trouvais transparent, je ne me voyais pas dans les glaces, je n’apercevais même pas le fils de la lingère…

BÉRÉNICE. Vous n’avez pas voulu rester le fils de la lingère parce que, peut-être, vous aimiez trop la lingère, tandis que la lingère, elle, ne vous aimait pas…

 

Frédérick la regarde avec surprise. Elle vient d’ouvrir une porte en lui. Il est bouleversé.

Ils s’embrassent enfin.

 

Puis Frédérick claque dans ses doigts et, comme par magie, le divan sur lequel ils se trouve monte légèrement dans les cintres.

 

Ils disparaissent par le haut du théâtre comme un couple de divinités dans la mythologie.

 

La scène est subitement envahie par une troupe de policiers, de vrais policiers cette fois, qui se mettent à tout fouiller.

 

Harel, catastrophé, arrive en courant derrière eux.

 

HAREL. Messieurs, messieurs, que se passe-t-il ?

LE CHEF DE LA SÛRETÉ. Nous recherchons une jeune fille qui vient d’être enlevée.

HAREL. Mais pourquoi dans mon théâtre ?

LE CHEF DE LA SÛRETÉ. Un témoignage. D’après son signalement, elle se trouve ici.

HAREL. Comment s’appelle-t-elle ?

LE CHEF DE LA SÛRETÉ. Bérénice de Rémusat. La fille unique du ministre de l’Intérieur. Toute la police de France est sur les dents.

HAREL. Bérénice ? Nom de Dieu !

 

Et pendant que les policiers mettent la scène sens dessus dessous, le rideau tombe.

 

Fin de la première partie

 

Frédérick ou le Boulevard du crime
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